La traversée de la Tundra

Vendredi 18 décembre il est 14h20 et je me précipite vers la Gare d’Austerlitz. Perchée sur mes bottines, je brave la neige avec mes valises. Comme d’habitude, je pense que je vais rater mon train. 14h30 j’arrive essoufflée devant le panneau où les départs sont affichés. 2 heures de retard !

Non ce n’est pas mon train, soulagement. Je plisse mes yeux pour chercher la voie de mon train, mes lunettes sont ensevelies dans mon sac sous touts les outils indispensables à une fille urbaine, mais celle-ci n’est même pas affichée. Je suis large, je campe là où d’autres voyageurs soufflent sur leurs mains pour tenter de se réchauffer.

La voie est finalement affichée et on est à l’heure, tout marche comme sur des roulettes. J’aurais du me méfier, dans la vie rien ne marche jamais comme sur des roulettes. Je traine ma valise derrière moi, elle fait un bruit infernal et tout le monde me regarde, tant pis, je fais semblant que c’est mon manteau rouge qui attire l’attention. Je me vois déjà assise à ma place, blottie dans mon très confortable siège de deuxième classe. Je n’ai qu’une envie, dormir les 7 heures de voyage.

Comme d’autres qui transportent des valises encore plus lourdes, j’arrive à gravir les marches de ma voiture et je maudis les paires de chaussures que je trouve absolument nécessaire de transporter. Dans la voiture je ne vois pas les numéros des sièges et je pense que c’est encore la faute de ma myopie. En fait il n’y a pas d’électricité, je m’installe où je peux, et j’attends. Ce sera la phrase de la soirée…Les voyageurs me posent les questions que je me pose  moi même . Je tiens à dire que je ne suis pas un agent infiltré de la SNCF.

Un scoop

Une vingtaine de minutes après, les lumières s’allument pendant quelques secondes et on peut retrouver nos places. On est déjà excédés et ce n’est que le début du périple. Il est 15 heures, les moins patients ou les plus clairvoyants reprennent leurs affaires et partent. Ceux qui sont carrément intelligents sautent dans le train qui devait partir plus tôt. Ceux qui ont les neurones congelées, dont moi, restent dans le train à geler encore pendant une heure. De temps en temps un passager rentre et nous annonce des informations les unes plus confuses que les autres. Le passager en question n’a pas eu le « scoop » sans peine.  Il a fait face au froid, au vent et il a été assez rapide pour attraper un contrôleur qui tentait d’échapper aux interrogations des usagers.

Il est 16 heures, la dame au manteau vert nous apprend qu’on va changer de train. Pourquoi c’est elle qui nous l’annonce? En meute, les muscles tuméfiés, nous nous dirigeons vers la voie 2. Sur le quai, on patiente. Je sautille pour essayer de remettre ma circulation sanguine en marche. Non je n’exagère pas. Ce n’est que quelques heures après qu’on saura que la panne venait d’un court-circuit provoqué par les intempéries. L’équipe technique de la SNCF était passée deux heures à fondre la neige avec un « briquet ». Ce n’est qu’en constatant que la méthode ne marchait pas (Ô surprise !) qu’ils ont décidé de faire venir un autre convoi. Voilà pour la réactivité.

16h17, on s’installe dans la nouvelle locomotive comme on veut. Je choisis de reprendre place dans la voiture 7. Cette fois-ci je décide de rester debout et je n’ose même pas enlever mon manteau.  Lucie la seule auditrice de mes commentaires ironiques  s’assoit à la même place qu’avant. Comme je reste en plein milieu du couloir, (non je ne gêne personne), j’entends la conversation de trois femmes qui sont installées dans le carré mitoyen. Je ne peux pas éviter de me joindre à leur conversation. Il s’agit de deux jeunes femmes et d’une dame la soixantaine passée. Progressivement on transforme le carré en salon de thé avec goûter inclus. Annick nous offre des mandarines, alors que sa voisine commence à fouiller dans son sac de Marry Poppins. Des gâteaux secs, des compotes, des chocolats, elle est enceinte. J’aurais mieux fait de bourrer le mien de provisions au lieu d’une trousse de maquillage et d’un roman de Zola.

Solidarité féminine

On n’est plus dans un train froid, on est à la cour de récréation. Solidarité féminine oblige. Le froid a fait des siennes et j’ai bien sûr envie d’aller aux toilettes. C’est fermé! Non seulement il va falloir imputer mes doigts mais  que je devienne couche-dépendante! Ma langue est plus que lâchée, avec Annick et les filles on démonte de A à Z cette chère compagnie de chemins de fer. On rit aux éclats et bizarrement dans le wagon on ne nous regarde pas de travers. Plus loin il y a un groupe de jeunes gens qui s’amuse aussi. Soudain, les lampes s’allument et le chauffage avec, les toilettes sont débloquées. Mon pantalon est sauvé !

D’une voix enjouée le conducteur nous rappelle les arrêts du train et puis rien…Pas un mot d’excuse, trois heures dans le froid, des usagers traités comme du bétail…Silence radio. Le conducteur reprend la parole, au cas où on aurait laissé les deux neurones qui n’étaient pas congelées à la gare, il nous rappelle notre destination. Il est 17 heures, le train se met en marche.

Et moi je pars très loin, au moins pendant une heure. Quand je me réveille, les filles sont en pleine conversation et Lucie, ma voisine dessine sur son carnet. Je lui propose de changer de place pour qu’elle puisse travailler sans que je la dérange. J’ai tendance à beaucoup bouger quand je voyage. Désormais je suis côté couloir, je tente de lire. Zola attendra, après cette journée, j’ai la nausée. Je tente de me rendormir, je suis trop fatiguée pour y arriver. Je me mets à parler, ça j’y arrive.

Franck le contrôleur, rentre en scène et une de mes nouvelles copines profite pour le questionner. Le dernier maillon de cette chaîne rouillée nous raconte l’histoire de la panne, la neige, les décisions prises avec tant d’efficacité. Franck doit repartir pour s’informer sur les correspondances des voyageurs. Annick réclame un petit café d’excuse. Notre contrôleur nous dit qu’il n’est pas en mesure de prendre une telle décision…Le café est une affaire d’état.

Je n’ai plus de forfait, je n’ai plus de batterie, je n’ai pas de réseau mais je préviens de mon retard. On reste optimiste, on doit donc rentrer en gare à 11 heures au lieu d’à 20 heures. J’ai encore la nausée et j’ai la brillante idée d’aller m’acheter à manger. Mes copines venaient de rentrer de l’expédition. Pour acheter un gobelet de café il faut 20 minutes. Lucie et moi, prenons notre courage et nos portefeuilles à deux mains et on part. Du corps à corps avec d’autres usagers du train qui font une file interminable pour acheter des mets exquis et bon marché. Nous sommes tous plaqués contre la vitre pour laisser passer les autres. Entre temps, nous faisons un choix capital:sandwich ou sandwich. Avec Lucie on prend le chemin du retour, avec 8 euros de moins sur notre compte. Je me faufile en essayant de ne pas ébouillanter avec mon thé les deux petits garçons qui croisent ma route. Deux gorgées après, le problème est résolu.

Je dévore mon sandwich au fromage frais-crudités, et un fondant au chocolat, oui je suis une fille. Parmi tous mes mauvais choix de la journée, celui-ci fut le pire. Le fameux fondant est resté coincé dans ma gorge tout le LONG du voyage. Il est 20 heures et on n’est même pas à Brive-la-Gaillarde. C’est là où on perdra une de nos copines, quelqu’un l’attend avec un bon petit plat et un lit bien chaud. Il y en a qui ont de la chance.

Désagréments

On roule de plus en plus lentement. 11heures 30, nous sommes arrêtés sur la voie. « A cause des intempéries, d’un problème technique ,(plus bas et presque entre coupé) et du mouvement social nous sommes arrêtés en pleine voie, veuillez ne pas essayer de descende. Excusez-nous pour ces désagréments. »

DESAGREMENTS, ils appellent ça des désagréments? Des passagers sont descendus precédemment, et notre voiture n’est pas pleine. Un copain de Franck fait l’aller-retour du train en proclamant la bonne nouvelle. La machine est tombée en panne (la voiture du premier train à Austerlitz aussi), donc une autre machine doit arriver par derrière pour nous pousser jusqu’à Montauban. On prie juste pour que la machine n’arrive pas trop vite. Si le collègue de Franck nous dit tout ça personnellement c’est parce qu’il veut éviter l’erreur du début du voyage. On est resté dans le froid pendant 2 heures sans rien savoir car au lieu de diffuser dans les wagons, la super équipe diffusait dans le dernier wagon là où il n’y a personne.

Je commence à serrer mon écharpe de plus en plus, non ce n’est pas la solution. Mais quel coup médiatique! Pendue à cause de l’incompétence de la SNCF! J’arrête de délirer et je refais une expédition, je meurs de soif. Quand j’arrive, la queue est moins longue mais les mauvaises nouvelles se multiplient. Pour ceux qui ne se sont pas rués sur les sandwichs avant, il est trop tard. Il ne reste plus de l’eau plate, que de l’eau pétillante. Si on doit commencer à repeupler la planète  je me dis qu’il faut que j’arpente les wagons pour trouver le bon candidat. Vous savez, pour le bien de l’humanité! L’attente est longue(oui encore), et le seul homme chargé de ravitailler un train désespéré est très fatigué. C’est un joyeux Noël pour lui, je pense que de sa vie il n’a jamais vendu autant.

Je retourne et que vois-je, Annick et ses nouveaux copains qui fument devant la porte du wagon 7. Franck ne dit plus rien. « Mais elle est là! »s’exclame-t-elle. Je ne cache pas ma surprise, j’explique où j’étais et elle me dit qu’ils commençaient à s’inquiéter. Qui? Eux? Le groupe de jeunes nous a rejoint. C’est un groupe de commerciaux qui étaient dans un séminaire à Paris. On est prévenu, il faut jeter les cigarettes, le train part.

A la fin du voyage, le carré est le bistrot du coin. On parle de tout et de rien. Je vous épargne les confessions sur les ex.

Samedi 19 décembre, 3h et quinze minutes, terminus Toulouse Matabiau. Evidemment il n’y a pas de taxis, je refuse d’attendre. Je traverse la ville à pied. 4 heures du matin, je sonne, je suis rentrée.Et moi qui croyais que j’habitais dans un pays du premier monde…

(22/12/2009)


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